jeudi 21 janvier 2010
par quentin

Catastrophes, catastrophismes

Désirs d’en finir et haine de la société


La catastrophe dite « naturelle », lorsqu’elle est survenue, et passé le temps de l’affliction ou de l’urgence, invite à l’interrogation rationnelle  : Etait-elle prévisible, voire prévue ? Était-il possible d’en éviter les conséquences les plus importantes ? Pourquoi n’en a-t-on rien fait, ou si peu ? Quels intérêts sont en jeu, et qui servent-ils ? Les choses peuvent-elles recommencer à l’identique, ici ou ailleurs ? Les réponses pour tout le monde sont, quelquefois à regret, assez évidentes, même sans paranoïa : des oligarchies dominent, au jour le jour, un chaos souvent entretenu par ceux-là qui en sont victimes, et ne sont guidées que par les intérêts immédiats de leurs propres puissances. Renouvelant leur fascination auprès des peuples écrasés, les sauveurs d’aujourd’hui sont les affameurs d’hier.

Certes, un monde parfait n’est qu’un fantasme, celui d’une éradication de l’imprévu de l’accident, de la violence, et finalement de la Mort elle-même… Mais tel n’est pas notre projet, et à cette aune, on condamnerait le principe même de la médecine... C’est à un autre rêve, ou plutôt à une autre des ses faces, que nous sommes conviés : on sait que l’humanité possède tous les moyens de se prémunir contre une foule de cataclysmes naturels et n’en fait rien. Pire : elle amplifie ceux qui existent et surtout créée de nouveaux fléaux, provoque des cataclysmes inédits, imagine de nouvelles apocalypses... Effondrements économiques, dévastations techno-industrielles, dérèglements écologiques, pandémies planétaires, guerres thermo-nucléaires, épuisements des ressources naturelles, terrorisme généralisé, empoisonnements répétés, guerres civiles larvées… La liste, approximative, est longue. Trop courte, sans doute, puisqu’on invoque encore des météorites vagabonds, des prophéties mayas, « bugs » informatiques... pour rendre ce qui se donne pour notre réalité encore un peu plus irréelle

Car si le discours dominant, il y a peu, regardait les « Cassandres » qui annonçaient les conséquences du « développement » comme des illuminés chevelus qui refusaient les bienfaits de l’inéluctable Progrès en annonçant la fin du monde, il en incorpore aujourd’hui les prévisions les plus sombres. Bien plus : devenues air du temps, elles sont maintenant notre bain quotidien, le lait que les enfants boivent, les sujets de conversation discutés. On disserte sur les plateaux-télés de la possibilité d‘une inondation planétaire, on glose sur papier-glacé de l’imminence d’une pénurie mondiale en pétrole, on placarde sur affiche de cinéma géante la fin proche de l’aventure humaine. Notre société ne cesse de se répéter qu’elle se suicide, le fait savoir, et semble bien faire avec : L’avant-garde planétaire, l’Etat de Californie, vit quotidiennement sous la menace vertigineuse du « Big One », sans qu’il soit question pour personne de l’anticiper sérieusement. Le Syndrome Godzilla, né au Japon après Hiroshima et Nagasaki, s‘est généralisé, et banalisé.

Ces menaces mi-fantasmées, mi-réelles, sans qu’aucune expertise ne puisse, évidemment, en venir à bout, semblent intégrées dans un mode de vie et de gouvernement - « l‘affaire de la grippe A », loin d’être simple, serait plutôt le schéma directeur de toute crise à venir. Car loin de provoquer de saines réactions massives dans les populations, ces épées de Damoclès entretiennent la passivité politique : nous sommes poussés vers le retrait dans une « vie privée », perçue comme un oasis au milieu d’un monde littéralement délirant, et vers le repli dans un présent perpétuel, œil du cyclone promettant d’échapper au maelstrom d’une Histoire qui reprend sa course folle et meurtrière. L’individu isolé, coupé de tout enracinement, de tout projet d‘avenir, de toute consistance, devient le sujet d’un conformisme consumériste d’autant plus massif qu’il se pare des prétentions de la liberté totale et de la maturité pénétrante... Le catastrophisme de ce début de siècle couronne la dépolitisation générale que le précédent avait inauguré par la terreur des capacités de destructions humaines, les promesses de la société de consommation et les échecs sanglants des mouvements révolutionnaires. Corseté dans des dogmes comportementaux implicites, balloté dans un univers précaire sans aucun sens que la course à l’apparence, livré à un monde technicisé où il ne reste plus qu’à tenter de jouir (dans les clous) avant le déluge, nous sommes invités, sans rien changer à notre comportement de tous les jours, à participer à la plus grande œuvre que l’humanité n’ait jamais entreprise : la destruction programmée de la seule planète habitée connue.

Le désir de catastrophe n’est nullement une pure invention de notre époque, ni de notre culture, mais à ce titre même, sauf à considérer que l’Histoire n’est qu’un éternel recommencement, il est certainement la marque la plus flagrante de la régression historique que nous vivons. C’est qu’il est constitutif de la croyance religieuse en une apocalypse purificatrice, dont la version à peine laïcisée fur la vulgate marxiste et son messianisme "scientifique". Pour ce quatrième grand monothéisme, la destruction de ce monde ne peut que mener au Paradis (le Socialisme) ou à l’Enfer (la Barbarie) : L’Histoire, les Forces Productives et le Prolétariat réunis n’ayant pas tenu leurs promesses eschatologiques, l’avenir ne peut plus réserver qu’un déferlement de l’Horreur. L’écologie, n’ayant pu s’extirper de ces catégories gauchistes et réinventer radicalement l’imaginaire politique, est aujourd’hui devenue le principal vecteur de ce ressentiment morbide, au point d’en devenir le moteur principal. Le discours culpabilisateur qui émane de toutes les bonnes consciences (tardives par définition) ne fait que renforcer les mécanismes d’infantilisation et d’aliénation des peuples : Au nom d’un nouveau Sujet de l’Histoire, muet comme il se doit, « Les Générations Futures », c’est bien à une tentative de renouvellement de la panoplie disciplinaire auquel on assiste : elle ne peut, en l’absence d’horizon visible, que susciter, en retour, ce désir profond d’en finir, une fois pour toute...

Comme le suicide apparaît la seule issue à une vie invivable et apparemment sans alternative, le catastrophisme est le cri de désespoir d’une société bloquée qui ne veut plus d’elle-même. Cette haine contre tout ce qui existe, nous l’avons tous en nous, muette ou glorifiée, théorisée ou incendiaire : elle ne mène qu’à elle-même. C’est l’expression nihiliste d’une lucidité conquise quotidiennement mais également le refus d’affronter ce qui nous semble, encore, insurmontable : l’acceptation réelle de notre mortalité et la transformation radicale de ce monde, projets, pour nous comme pour d’autres, inséparables, et qui donnent sens à une vie terrestre fraternelle.


Articles les plus récents

samedi 4 septembre 2010
par quentin

Romantisme et écologie

Texte extrait de la revue "Écologie politique", n°3-4, Automne 1992 ROMANTISME ET ÉCOLOGIE (1) par Pierre Alphandéry L’écologie est probablement, parmi les mouvements sociaux, celui qui a porté le plus loin la critique romantique de la modernité, par sa mise en question du progrès économique et (...)
mardi 31 août 2010
par quentin

Derrière le miroir

« Derrière le miroir », 1945, Theodor T. Adorno, « Minima Moralia – Réflexions sur la vie mutilée », § 51, pp. 115- 118, ed. Payot Première mesure de précaution pour l’écrivain : vérifier dans chaque texte, chaque fragment, chaque paragraphe si le thème central ressort avec une netteté suffisante. Celui (...)
samedi 21 août 2010
par quentin

Les scientifiques n’ont plus la maîtrise intellectuelle de leur savoir

Nous nous trouvons dans une période de mutation extrêmement profonde. Nous sommes en effet à la fin de la science telle que l’Occident l’a connue », tel est constat actuel que dresse Jean-Marc Lévy-Leblond, physicien théoricien, épistémologue et directeur des collections scientifiques des Editions du (...)
samedi 14 août 2010
par quentin

En Palestine plus qu’ailleurs s’appesantit le crépuscule du XXe siècle

Texte extrait du bulletin de Guy Fargette "La crépuscule du XXe siècle", n°13, mars 2005 En palestine plus qu’ailleurs s’appesantit le crépuscule du XXième siècle Engagés depuis plus de cent ans, les événements de Palestine ont peu à peu déployé les caractéristiques d’une tragédie antique. La nature (...)
lundi 9 août 2010

Considérations sur la crise

Cette crise n’est pas une nouvelle crise financière ou économique banale, c’est LA crise anthropologique du capitalisme dont Castoriadis avait évoqué l’arrivée imminente à de nombreuses reprises depuis le début des années 80. Les remèdes de cheval administrés à l’économie par tous les Etats (avec notre (...)
mardi 3 août 2010
par quentin

A. Badiou et le spectre du communisme

Par Jérôme Batout (docteur en philosophie et en sciences sociales.) Badiou SpectreCommunisme Alain Badiou s’est récemment fait ("Le courage du présent", Le Monde daté du 13-14 février 2010) le porte-voix d’une opération à laquelle le titre de son plus récent essai, L’Hypothèse communiste, peut (...)
jeudi 29 juillet 2010
par quentin

Winnicott et la Thérapie Comportementale

Lettre de juin 1969 adressée par D.W.Winnicott, au rédacteur de Child Care News, parue dans D. W. Winnicott. Psycho-Analytic Explorations, Londres. Kamac, 1989, pp. 125-128. (L’article auquel il est fait référence nous demeure introuvable : avis aux archivistes...) Cher Monsieur, Il est certain (...)

Brèves

Lamartine A.

mardi 31 août

Le noble et désintéressé comportement des ouvriers insurgés [de Lyon en 1831] a surpris et fasciné les contemporains, y compris ceux qui étaient chargés de la répression, tel Lamartine : "La ville a été prise d’assaut par quarante mille ouvrier, qui, une fois vainqueurs, se sont conduits comme des séminaristes". A un ami, il écrit le 29 novembre 1831 : "Dans cette révolte immense, la politique n’a aucune part. C’est l’émeute de la faim. Les femmes criaient, en se jetant au-devant des corps : ’’Tuez-nous tous, nous n’auront plus faim...’’ (...) Nous attendions le pillage et l’incendie s’ils étaient vainqueurs. Rien. Pas un crime de sang-froid après le combat (...)Trois cent soldats sont tombés. Le Rhône était rouge. Cette pauvre garde [nationale] avait refusé de tirer la première sur des ouvriers qui ne demandaient que de l’ouvrage. Dix ou vingt imprudents de la garde ont commencé le feu. Tout s’est mêlé alors et confondu : Les femmes, les enfants, et le peuple passé au coté des ouvriers, dont le courage est d’autant plus inouï qu’ils étaient exténués de faim, en lambeaux."

A. de Lamartine, cité in Ferro. M , "Histoire de France", OJ, p. 374